Recyclage.

Recyclage.
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Nassim

_____Dans la cité H.L.M, la fine couche de neige que la nuit avait déposée était déjà devenue gadoue aux premiers rayons du soleil. Ici, dans la banlieue de Paris, tout semblait encore coupé du monde, comme si la multitude d'immeubles grisonnants formait une barrière avec l'extérieur. Comme si l'herbe, la mer et les oiseaux n'avaient jamais existé. Comme si les rideaux aux fenêtres ne cachaient en fait qu'une pièce dénuée de vie, avec pour seul bruit le glouglou monotone du vieux poste de télévision. Comme si même l'air semblait manquer à l'appel, à cause de l'usine Darquer qui se trouvait là, désormais la seule qui n'avait pas été délocalisée en Inde, en Ukraine ou au Pakistan.
Le Pakistan, Ana n'y était jamais allée, mais c'était tout comme. Nassim lui avait montré sur son livre d'école où se trouvait ce pays, et quand elle s'était écriée que ça allait, que ce n'était pas si loin que ça, il s'était contenté de répondre que pourtant, ça le lui avait paru. Il lui avait raconté durant des après-midi entiers, étendus ensemble sur son petit lit, sa jeunesse au bord de la mer à Karachi, tantôt heureuse, tantôt dure. Elle, elle écoutait avec passion sa Shéhérazade au masculin, laissant les traits de son visage exprimer seuls ce qu'elle ressentait. Cela les avait particulièrement rapprochés, tous les deux, tellement même que Ana osait l'appeler son « meilleur ami ». Parce qu'avec lui, la demoiselle avait grandi, et avant tout, elle sentait dans son regard à quel point elle était importante, pour lui tout du moins. Ana aimait ce sentiment, il l'enivrait, lui mettait cette petite boule au ventre, vous savez, celle qui vous dit que vous êtes intouchable.
D'ailleurs, au-delà des contraintes, au-delà des problèmes, au-delà des rêves, ceux-là s'étaient promit qu'un jour, ils s'échapperaient d'ici. Lui l'emmènerait à Karachi, elle à Barcelone. Subtil mélange d'origine, de religion , de couleur. Car ça oui, la différence y était : la peau de Nassim était aussi matte que celle d'Ana était blanche. Blanche comme la neige des cartes postales ou comme son âme d'enfant un peu rêveuse qui s'imaginait peut-être qu'elle pourrait sortir de cet endroit tôt ou tard.
A présent, Ana en arpentait la rue principale glacée. Elle en connaissait les moindres recoins et lieux mal fréquentés. Ainsi, elle prendrait ensuite à gauche, passerait devant chez Darquer avant de bifurquer à droite pour atteindre l'arrêt de bus, enfin ce qu'il en restait. Elle avait toujours préféré marcher, mais un seul coup d'½il sur les rues gelées le matin même l'avait convaincue de prendre l'autobus si elle voulait arriver au tribunal avant la fin de la semaine.
Oui, car en ce 17 décembre 2006, Ana, 15 ans et demi, allait pointer le bout de son nez au palais de justice, et cela ne l'enchantait guère. Pour l'occasion, elle s'était tout de même occupée de sa petite personne : ses longs cheveux bruns au reflets roux, d'ordinaire coiffées d'un rapide coup de brosse, ondulaient délicatement sur son dos, ses grands yeux verts étaient maquillés de noir. C'est comme ça que Nassim la trouvait la plus jolie, il lui avait le soir de Noël. Bien qu'elle sache qu'elle ne l'était pas vraiment, belle. Trop petite, trop maigre. Mais la jeune fille s'y était faite au il du temps, et s'amusait à présent du regard des autres. C'est tellement plus facile de fermer les yeux devant la vérité, elle préférait.
Sinon, pour la tenue, elle s'était dépêché d'enfiler une chemise plus très blanche chiffonnée, un vieux jean usé, et des talons noirs qui lui avaient coûté 5,70¤ au Franprix du coin de la rue. Ceux-ci s'amusaient bien à claquer comme il faut sur le macadam, le bruit résonnant dans la rue vide. Ana n'aimait pas ça, cette impression de marcher avec autant de grâce qu'un hippopotame. En plus, ce silence environnant l'effrayait, l'irritait, surtout que ce matin-là, l'endroit paraissait horriblement plus froid, plus terne que les autres jours. Comme si la cité préparait déjà le deuil qu'apporterait le futur jugement. La petite aussi avait décidé de ne pas se faire d'illusions. Peut-être s'imaginait-elle ainsi tomber de moins haut, et pouvoir s'en remettre un jour. Même elle savait se mentait. Qu'elle s'effondrerait tel un château de cartes sur lequel on aurait soufflé un peu trop fort, s'il arrivait la mauvaise chose.
Mais non, il ne fallait pas y penser. Alors, la môme secoua fort la tête, avec l'espoir de faire disparaître ses idées noires comme par magie. Elle ne réussit au final qu'à perdre l'équilibre, se rattrapant sur une de ces poubelles pleines à ras-bord de canettes de bière puantes. Un autre jour, la situation l'aurait fait rire comme une enfant, mais là, elle n'en tira que des larmes en veux-tu en voilà qui tentaient de forcer la barrière de ses yeux. Mais il ne fallait pas pleurer, pas maintenant. « Que penserait Nassim s'il te voyait arriver dans cet état ? » qu'elle se répétait. Alors, elle se redressa, tira sur le bas de sa chemise pour la remettre correctement, et continua sa route.
L'arrêt de bus se profilait au loin. Il grandissait au fur et à mesure que ses pas hasardeux se multipliaient sur le trottoir sale. Elle s'obligeait à se concentrer sur ce but minable pour faire abstraction du reste. Oh, à ce moment-là, Ana aurait fait n'importe quoi pour ne pas y penser. C'est donc avec un timide sourire que celle-ci s'adossa à la paroi taguée de l'abri de bus, une fois arrivée. Sourire qu'elle se hâta d'effacer, tant il semblait déplacé en cet instant. La montre fixée à son menu poignet affichait huit heures trente-deux. Cette montre, bien que son temps paraisse révolu, Ana n'en était pas peu fière. Un doux cadeau de sa mère avant que celle-ci ne l'évite comme la peste après avoir découvert qu'un «arabe » figurait parmi ses amis. La fille ne comprenait pas la réaction de sa mère. Après tout, la couleur de la peau de Nassim lui transformait-elle le cerveau ? Alors, elle se disait que c'était parce que la vieille espagnole se sentait seule, abandonnée par le fait qu'elle ne sache pas dire un mot de français. Et elle reportait son mal-être sur sa fille, ne voulant que son bien, peut-être. Voilà tout.
Mais sa maman lui manquait, à Ana, et le seul regard fuyant auquel elle avait droit de sa part lui faisait pas mal de chagrin, tout de même. Ana l'avait caché à tout le monde, Nassim y comprit. Ainsi, cela lui restait sur le c½ur et pesait lourd. Peut-être trop lourd pour elle, si fragile. Alors, Ana ferma les yeux.
Un peu en devant de l'arrêt, la vieille femme attendait, semblable à une statue de cire un peu poussiéreuse dont seules les mirettes bougeaient par mouvement saccadés. Ses cheveux blancs soigneusement coiffés étaient recouverts d'un fabuleux chapeau, de ceux que l'on ne voit que lors de mariages dans les feuilletons américains. Sur lui comme sur son tailleur beige et propre étaient encore attachées les étiquettes du magasin, qui dépassaient discrètement çà et là. Savoir qu'elle les avait laissé pour pouvoir rendre les vêtements le lendemain lui faisait tout de suite perdre le prestige qu'elle se donnait tant de mal à s'attribuer. Pendant qu'elle s'agrippait avec frénésie à son sac à main, ses yeux aigres continuaient leur balancement infernal. Gauche, droite, gauche, droite. Brusquement, il se stoppèrent sur le couple dans l'un des coins de l'arrêt de bus.
Leur regard, à eux, n'exprimait qu'amour. Un amour transperçant, qui devait couler à flots dans leurs veines, déborder de leur bouche par quelques mots doux chuchotés à l'oreille, leur crever les yeux et bousiller chaque morceau de leur âme. S'en rendaient-ils compte, au moins ? Allaient-ils en guérir ? Mais, avant tout, l'amour était-il une maladie ? Et si, tout simplement, ils se posaient ces questions demain ? La jeune femme embrassa son bien aimé. Oui, ils s'en occuperaient demain.
A côté d'eux, le petit garçon portait péniblement un bouquet de fleurs pas très jolies, mais son père avait dit que cela suffirait. Lui fumait sa cigarette, il commençait à s'impatienter après ce fichu bus. Son fils lui lançait des regards désespérés, à cause de ces roses qui pesaient lourd, mais le paternel s'amusait à l'ignorer parfaitement. « Montre que t'es pas une tapette, que t'es un homme ! Débrouille-toi ! » qu'il lui avait dit. Il fallait bien l'éduquer d'une manière ou d'une autre, ce gosse, de toute façon. Parce qu'après tout, à part jouer au football avec ses copains dans la rue et trouer son unique pantalon, le gamin ne pouvait pas faire grand chose. Mais savait-il que la veille, le petit avait eu une bonne note à sa dictée ? Qu'il s'était écorché le genoux en tombant dans la cour de récréation ? Ou encore qu'il avait dû donner son goûter aux grands à la sortie de la classe ? Non, probablement que non. L'homme préférait travailler, et le soir, aller boire un verre au bistrot d'à côté avec ses collègues pour rentrer tard dans la nuit. En fait, il cherchait assurément à éviter son appartement, à fuir ces souvenirs qui lui faisaient tant de mal, seulement. Sur le bouquet que tenait maladroitement le petit bonhomme était agrafé un bout de papier : « Joyeux anniversaire Maman. Tu nous manques », était-il écrit. Mais pourquoi alors l'autobus ne s'arrêtait-il qu'au tribunal et au cimetière ?
La musique qui surgit brusquement de nulle part fit tressaillir le petit monde. Ana ouvrit les yeux, reconnaissant la sonnerie de son téléphone portable. Il n'avait pas coûté bien cher, et datait un peu, mais elle s'en contentait. Après l'avoir sorti de la poche de son jean, elle décrocha sans vraiment se demander qui l'appelait et pourquoi, vaguement déboussolée par tous ces regards curieux braqués sur elle. « Ana, c'est...Nassim ». Le c½ur qui bat alors fort, très fort. Les mains qui tremblent, la gorge qui se serre. Il n'attendit même pas de réponse et continua : « C'est pas la peine de venir, on est déjà passé, c'est fini ». Silence. Lourd, cruel silence. Et le c½ur qui va exploser. Alors, il reprit, la voix chevrotant un peu : « Tu.. tu viendras m'aider à faire ma valise, pas vrai ? » De longues secondes d'incompréhension. Des larmes. Le téléphone qui se brise en tombant sur le sol. Les genoux qui fléchissent, son corps tout entier. Pas même la force d'hurler le moindre désespoir. Juste Nassim. Nassim, Nassim, Nassim. Nassim qui allait partir, comme des dizaines d'autres clandestins. Expulsés de France. Honteuse France ! Retour à la case départ, au Pakistan. Des vies, des couples, des amitiés brisées. Tout comme une promesse. Celle de l'attendre pour pouvoir partir ensemble là-bas. Qu'elle avait été naïve, Ana ! Maintenant, elle a mal, elle souffre, elle pleure. Et dire que la demoiselle se croyait capable de ne jamais, oh non jamais tomber ! Un trou béant à la place du c½ur, un gouffre dans lequel elle s'enfonçait lentement, voilà ce qu'il restait d'Ana.
Eux paraissaient plus que jamais loin d'elle, leurs yeux fuyant désormais ce triste spectacle, leurs pensées cherchant à qui ils pourraient raconter cette histoire. Souffre en silence, souffre seule petite Ana.
Alors, sans savoir ce qu'elle faisait, la jeune fille se releva, aspirant par la bouche le courage qui lui manquait. Partir, elle n'avait plus que ce mot en tête.
Difficilement, elle mit un pied devant l'autre, elle ne réfléchissait plus, elle avançait vers nulle part.
Et le bus, en retard de huit minutes, arriva en trombe. Et Ana eu tout juste le temps de croiser le regard horrifié du chauffeur, sans comprendre pourquoi. Et elle se retrouva allongée par terre, quelques mètres plus loin. Et, l'espace d'un instant, le monde sembla s'arrêter. Le couple cessa de s'aimer, l'homme de fumer, son fils de souffrir, la vieille de reluquer, et Ana de vivre. Là, elle pouvait être sûre qu'elle ne quitterait jamais la triste cité ■

# Posté le dimanche 08 mars 2009 13:24

Modifié le dimanche 04 octobre 2009 06:28

Et comme dirait l'autre, bon vent ;



Now

# Posté le lundi 25 mai 2009 15:02

Modifié le mercredi 17 juin 2009 15:58